LIBERTÉ

Depuis des jours ou des mois, je ne sais même plus, mais cela n’a plus d’importance, je viens regarder par la vitre, de l’autre côté, la liberté. Tournant le dos à ce hall éclairé comme en plein jour, où vont et viennent les autres prisonniers, je regarde en dehors en m’imaginant être passée de l’autre côté. Les enfants sont collés à moi, silencieux, ils ne parlent plus beaucoup depuis que nous sommes là. Ils ne rient plus, pourquoi riraient-ils ? Eux aussi regardent à travers la vitre, même s’ils ne savent pas pourquoi. J’étouffe, je me dis qu’il suffirait de réussir à briser cette vitre pour pouvoir s’échapper, mais celle-ci est beaucoup trop épaisse.

Je ne regarde plus dehors, mais la vitre elle-même. Il suffirait … A côté de moi, je sens une présence. Un jeune homme de seize ans environ me regarde, et regarde aussi la vitre. Il est comme moi, il a compris ce que je pense. Il lui suffit de quelques secondes de réflexion pour prendre sa décision. Il attrape une chaise métallique, et frappe sur la vitre de toutes ses forces, il y met toute sa rage, au point que la vitre finit par voler en éclats. Puis il reste immobile. Je regarde la vitre cassée. Il me faut un temps pour y croire.

Je prends mes enfants par la main, et m’apprête à franchir cette frontière. Je me tourne vers le jeune homme, il pleure, le chagrin longtemps contenu. Il est seul, et n’a plus de famille. Je lui demande s’il veut venir avec nous, après tout, je lui dois la liberté. Nous courons droit devant nous, le plus longtemps possible, sans même savoir où nous allons, le principal est de s’éloigner du bâtiment. Nous nous retournons, épuisés, il n’y a personne derrière nous, tout est silencieux, mais nous ne sommes pas encore tirés d’affaires, il faut trouver un endroit où nous seront en sécurité.

C’est alors que je me souviens d’un petit paradis, si nous l’atteignons, nous seront tranquilles pour le reste de nos jours. J’en parle aux enfants, je le décris: c’est un petit terrain verdoyant avec un étang et des canards, et un petit verger. Mais je réalise que je ne sais plus exactement où il se trouve. Nous partons tout de même dans la direction que je pense être la bonne, nous marchons pendant des jours, nous arrêtant un minimum. Nous sommes fatigués, les enfants ne se plaignent pas. Au bout de nombreux jours, je reconnais l’endroit où nous sommes. Nous ne sommes plus très loin de notre paradis. Encore un peu de courage. Nous repartons, mais les enfants, croyant qu’on était arrivés, ne comprennent pas que les collines se succèdent sans qu’on s’arrête. Ils commencent à pleurer, leur courage lâche, la fatigue s’abat sur eux. A chaque colline, je me dis que c’est peut-être la dernière, mais à chaque fois, il faut aller plus loin.

Puis arrivés en haut de l’une d’elles, on est arrivés. Je regarde la vallée qui s’étale devant mes yeux, c’est là, les enfants arrêtent de pleurer. Ils ne font plus de bruit de peur que le rêve ne s’interrompe. Je regarde au loin. Je cherche mon paradis. Il n’existe plus. A la place, il y a une vieille usine désaffectée et entourée de déchets. Au lieu d’être verdoyant, l’endroit est noir, pollué. Soudain, tout s’écroule. Je suis désespérée, je n’arrive pas à y croire, je ne peux plus quitter des yeux cette usine. Ce n’est pas possible.

Mon cerveau tourne à vide, je ne sais pas quoi faire, je ne sais plus que penser. Je reste très longtemps immobile et silencieuse. Les enfants ne comprennent pas pourquoi je n’avance plus. Ils me serrent fort la main, ils s’impatientent. Que leur dire ? Leur dire qu’ils ont marché tout ce temps pour rien. Nous n’avons plus aucun endroit où aller. Une partie de moi commence à s’affoler. Que faire ? Je suis forcée de leur avouer la vérité. Ils regardent eux aussi cette usine, sans pouvoir imaginer que s’était là notre but, qu’il pouvait y avoir le paradis que je leur avais décrit, avant ce gâchis. Je regarde autour de moi. Il faut trouver une solution, mais mon esprit est paralysé.

Mon regard se tourne vers la droite, et je vois au loin un bois, pas très grand, mais il a l’air accueillant. Soudain je sais. C’est là qu’on va aller, tout au moins provisoirement. Alors, je m’aperçois seulement maintenant que le chemin qui mène à ce bois, part de nos pieds et va en ligne droite jusqu’à celui-ci. Pourtant, je n’avais pas du tout vu ce chemin en arrivant. J’explique aux enfants qu’on va aller, jusqu’au bois. Ils pleurent qu’ils n’en peuvent plus, ils se croyaient arrivés et il faut repartir. Je leur promets qu’on restera dans ce bois, jusqu’à ce que tout le monde soit reposé, qu’on ne repartira que lorsque tout le monde sera en pleine forme. Ils consentent à repartir, mais je sens qu’ils ne me croient plus. Nous descendons jusqu’au bois.

En entrant dans le bois, nous ressentons la fraîcheur et le bien-être de l’endroit. Nous nous enfonçons, jusqu’à ce qu’on trouve une clairière qui nous convienne. Les enfants, ravigotés par la fraîcheur, sont partis en avant pour choisir leur endroit, seul le jeune homme est resté à côté de moi. Soudain, ils m’appellent en poussant des cris de joie. Ils ont trouvé une maison en bois. La personne qui l’a construite, s’est accommodée des arbres environnants, pour n’en abattre aucun, de ce fait, la maison a un air bizarre mais plaisant. La porte est ouverte, les enfants veulent l’habiter. Mais cette maison n’est visiblement pas abandonnée, car des petits plants de fleurs sont alignés sur une table. Il s’agit certainement d’un herboriste. Je suis en train d’expliquer cela aux enfants, quand le propriétaire revient.

C’est un homme maigre et pas très grand, les cheveux noirs. De toute évidence, il n’a pas l’habitude de voir âme qui vive dans ce bois. Il nous regarde, inquiet. Je lui demande asile pour quelque temps, en lui précisant que c’est provisoire. Il nous regarde tous, longuement, tour à tour, et je vois dans ses yeux, que nous pourrons rester toute la vie ici. Nous avons enfin trouvé notre paradis.

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